Et l’argent dans tout ça?

« Comment tu vis pendant la création ? »
Je remarque que la question est soit demandée très directement, soit évitée avec discrétion, comme si le sujet était tabou. En réalité, la question de l’argent est clef, car un lieu ne se monte pas d’amour et d’eau fraîche (même s’il en faut).

Vivre autrement

Je suis plongée en ce moment dans la lecture d’un livre que je recommande chaudement à tout porteur de projet : Vivre autrement, de Diane Leafe Christian. Extrêmement bien documenté à partir de son expérience sur près de 40 ans, l’auteur explique pourquoi 90 % des projets s’enlisent et pourquoi seulement 10 % réussissent. Ces chiffres sont tellement énormes qu’ils méritent qu’on s’y attarde. Au cœur des paramètres en jeu, les questions liées à l’argent sont parmi les premières qui fracturent un groupe de personnes, pourtant réunies par une vision commune.

Qu’on en ait ou pas, l’argent nous renvoie à des parts très émotionnelles et souvent non conscientes de nous-même.

Comment vit-on pendant les débuts? Qui est propriétaire de quoi? Que rapporte le lieu? Quels sont les retours sur investissements? Qui gagne quoi?

De là découlent des relations de pouvoirs et moult conflits au sein d’un groupe qui se cherche dans de nouveaux modèles économiques intégrant, de façon encore un peu chaotique, l’individuel et le collectif, dans une tension entre réalité économique et désir de générosité (qu’illustre par exemple la donation consciente versus un tarif fixe).

Évoluer dans son rapport à l’argent

Une des premières choses est d’arriver à libérer la parole.

Je suis surprise de constater qu’il existe une incroyable richesse d’ateliers de développement personnel et si peu autour de l’argent.

La question des chiffres est par ailleurs souvent difficilement abordée sereinement chez des personnes exerçant un métier en lien avec le soin, la spiritualité, l’écologie, …,  : «Je suis au-dessus de tout cela, l’argent n’est pas un problème.» Ah bon? Le souci dans cette attitude est qu’il génère de la culpabilité chez la personne qui justement a besoin de parler de la façon de trouver un équilibre entre l’investissement donné dans le montage du projet et le fait d’assumer la vie quotidienne. Sans avoir à trouver une solution, simplement d’échanger sans être dans le déni.

Prendre conscience de son investissement.

Il est important de reconnaître l’investissement personnel, sur tous les plans, des porteurs de projet à l’origine de l’aventure.

S’investir, cela veut dire par exemple : quitter un appartement ou un travail, pour vivre dans des conditions plus simples; travailler à temps plein sur le projet sans rémunération et/ou parfois réaliser des missions ponctuelles et courtes pour avoir quelques fonds évitant de trop grignoter ses économies; accepter d’avoir des frais en matériel, formations, etc. qui sont des investissements à long terme.

On ne crée pas un projet (un écolieu, une entreprise..) sur un coin de table en rentrant d’une journée de boulot. Passer de l’intention à l’action implique de lâcher prise et de se donner pleinement les moyens de faire ce qui nous tient à cœur, pendant le temps qui est nécessaire.

Redonner du temps au temps

Créer de nouveaux chemins ne se fait pas en 1 jour.

Dans le livre Permaculture de Charles Hervé-Gruyer, j’ai été touchée par l’honnêteté avec laquelle l’auteur retrace ses premières années et les angoisses traversées, les nuits passées à se demander s’il n’était pas en train de se planter totalement.

Aujourd’hui la Ferme du Bec Hellouin est connue et croule sous les demandes d’articles, de reportages et de témoignages. Entre l’achat de la ferme en 2004, le passage en statut agricole en 2006 et la reconnaissance à partir de 2012, il y a eu des années noires où la seule chose qui a fait tenir ce couple, est la confiance dans leurs intuitions profondes, même si extérieurement, c’était une catastrophe. Je ne parle pas de quelques semaines difficiles, mais de quelques années.

Accepter la temporalité

J’ai souvent observé dans les lieux visités au cours de mon voyage d’étude, qu’il  faut compter 3 ans de création (travaux, travail sur le terrain, lancement des activités, etc.) et 10 ans avant la maturité et rentabilité du lieu.

Est-ce long?

Cela dépend de notre point de vue. Je crois qu’on a oublié, dans notre contexte contemporain où tout va site vite (immédiateté du résultat, injonction à la performance, au tout rentable, à l’efficacité, etc.) qu’un projet demande du temps.

Prenons l’exemple de la permaculture. On pourra lire partout que le premier pas d’une approche permaculturelle est d’observer la vie sur le terrain la première année. Tout le monde est d’accord mais dans la réalité, au bout de quelques semaines on nous demande combien on gagne avec nos légumes. Pour le porteur du projet, c’est une réelle difficulté que d’accepter ce paradoxe. Parfois, c’est surtout notre entourage qui a besoin d’être rassuré…

Accepter sa vulnérabilité

Confiance et persévérance

Se lancer est tout autant une nécessité intime, qu’un acte de courage. Rien n’est écrit, tout est incertitude et mouvement. On s’élance avec audace, sans un regard en arrière, dans un abandon de toute station stable. La création est vie et liberté mais aussi sentier solitaire, surtout lorsqu’on va à l’opposé du courant dominant contemporain.

Ceux ont qui monté des projets ou créé des entreprises savent qu’il est nécessaire d’avoir « les reins solides ». J’ajouterai la notion de confiance, état d’esprit particulièrement difficile dans notre société qui joue avec nos peurs et besoin de sécurité (assurance, épargne pour la retraite..) plutôt que de renforcer notre confiance dans la vie.

J’ai mis à la tête de cet article, une image d’une sculpture de bélier du Facteur Cheval. J’ai visité récemment son Palais Idéal qu’il a entièrement construit, seul, dans son jardin potager, pendant 33 ans.

Impressionnant, non? Cette visite m’a profondément inspirée.

Tout autant que la volonté, je dirai que son œuvre me rappelle que ce qui est compte est la persévérance : garder au cœur sa motivation dans le temps. Tout arrive !

Je finirai cet article par cette citation de Paul Klee : « Werk ist weg – l’œuvre, c’est le chemin. »

Une réflexion au sujet de « Et l’argent dans tout ça? »

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